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Portrait de Béranger (1780-1857)
Portrait de Béranger (1780-1857)
Archives départementales d'Indre-et-loire©
Diaporama de 2 photos
MARS 2011
  • Printemps des poètes
BERANGER, un poète avant d'être un boulevard...
Il y a des personnages qui sont plus célèbres pour avoir donné leur nom à une rue que pour leur oeuvre. C'est un peu le cas de Béranger, poète et chansonnier dans la première moitié du XIXe siècle, dont le nom fut donné en 1843 - de son vivant - à un important boulevard situé à Tours, à l'emplacement du grand mail, le long des anciens remparts.

Contrairement à ce qui se produit pour l'oeuvre d'autres poètes comme Victor Hugo, qui peut citer aujourd'hui une chanson de Béranger laissée à la postérité, si ce n'est la plus célèbre d'entre elles, "Le roi d'Yvetot", écrite en 1813 contre Napoléon ?

Pierre-Jean de Béranger, dit simplement Béranger, fut le chansonnier le plus populaire du XIXe siècle.
Né en 1780 d'un père prétendument noble (et homme d'affaires aux fortunes diverses), il s'éloigne très tôt des idées paternelles pour adopter des convictions républicaines qui ne le quitteront jamais. Mis en pension à Péronne au début des années 1790, il y est initié aux chants patriotiques et découvre alors la puissance de la chanson quand elle est mise au service d'une cause politique.
C'est dans les années 1800 qu'il commence à écrire et à publier des recueils de poésie et de chansons, protégé par Lucien Bonaparte, frère de Napoléon. Son style, tout imprégné des idées de Jean-Jacques Rousseau, se place dans la continuité du XVIIIe siècle. Il chante l'amour, souvent de façon grivoise, et ses couplets bacchiques rappellent que ses vers étaient destinés à égayer les banquets.

Un de ses poèmes, intitulé "Les Champs", rappelle que Ronsard n'est pas le seul à évoquer la rose et l'amour.

LES CHAMPS

Air : Mon amour était pour Marie.

Rose, partons ; voici l'aurore :
Quitte ces oreillers si doux.
Entends-tu la cloche sonore
Marquer l'heure du rendez-vous ?
Cherchons, loin du bruit de la ville,
Pour le bonheur un sûr asile.
Viens aux champs couler d'heureux jours ;
Les champs ont aussi leurs amours.

Viens aux champs fouler la verdure,
Donne le bras à ton amant ;
Rapprochons-nous de la nature
Pour nous aimer plus tendrement.
Des oiseaux la troupe éveillée
Nous appelle sous la feuillée.
Viens aux champs, etc.

Nous prendrons les goûts du village ;
Le jour naissant t'éveillera ;
Le jour mourant sous le feuillage
A notre couche nous rendra.
Puisses-tu, maîtresse adorée,
Te plaindre encor de sa durée !
Viens aux champs, etc.

Quand l'été vers un sol fertile
Conduit des moissonneurs nombreux ;
Quand, près d'eux, la glaneuse agile
Cherche l'épi du malheureux ;
Combien, sur les gerbes nouvelles,
De baisers pris aux pastourelles !
Viens aux champs, etc.

Quand des corbeilles de l'automne
S'épanche à flots un doux nectar,
Près de la cuve qui bouillonne
On voit s'égayer le vieillard :
Et cet oracle du village
Chante les amours d'un autre âge.
Viens aux champs, etc.

Allons visiter des rivages
Que tu croiras des bords lointains.
Je verrai, sous d'épais ombrages,
Tes pas devenir incertains.
Le désir cherche un lit de mousse ;
Le monde est loin, l'herbe est si douce !
Viens aux champs, etc.

C'en est fait ! adieu, vains spectacles !
Adieu, Paris, où je me plus,
Où les beaux-arts font des miracles,
Où la tendresse n'en fait plus !
Rose ! dérobons à l'envie
Le doux secret de notre vie.
Viens aux champs couler d'heureux jours ;
Les champs ont aussi leurs amours.


Mais c'est par la chanson politique surtout que Béranger acquiert sa notoriété. Dès les années 1813-1815, au moment où l'empire napoléonien s'effondre et où le républicanisme semble définitivement enterré, Béranger maintient la flamme du "patriotisme" issu de la Révolution française. Dans ses chansons, il attaque l'Ancien Régime et les ultras qui voudraient y revenir, le clergé et ses "jésuites", il glorifie le "Peuple" et réhabilite l'Empire, participant ainsi à la création de la légende napoléonienne.

Sous la Restauration (1815-1830) et la Monarchie de Juillet (1830-1848), il est le chantre des libéraux et l'ami intime des plus éminents d'entre eux comme le député Manuel. Son militantisme chansonnier, très marqué à gauche, lui vaut d'être emprisonné à deux reprises avant 1830. Il se retire ensuite en Touraine. Il réside d'abord d'octobre 1836 à mai 1838 à la Grenadière, à St-Cyr-sur-Loire : une propriété où Balzac avait habité en 1830, avec Laure de Berny, puis il va demeurer à Tours, d'abord rue Chanoineau, de juin 1838 à juillet 1839, puis rue Saint-Eloi, d'août 1839 à avril 1840 dans un hôtel donnant aussi sur le Grand Mail, devenu plus tard le boulevard Béranger ( nom donné par une délibération du Conseil municipal de Tours du vivant de Béranger en 1843 ).

Un poème intitulé "L'épitaphe de ma muse" résume son art poétique.

L'EPITAPHE DE MA MUSE

Venez tous, passans, venez lire
L'épitaphe que je me fais.
J'ai chanté l'amoureux délire,
Le vin, la France et ses hauts faits.
J'ai plaint les peuples qu'on abuse ;
J'ai chansonné les gens du roi :
Béranger m'appelait sa muse, (bis.)
Pauvres pécheurs, priez pour moi ! (bis.)
Priez pour moi ! priez pour moi !

Grâce à moi, qu'il rendit moins folle,
D'être gueux il se consolait,
Lui qui des muses de l'école
N'avait jamais sucé le lait.
Il grelottait dans sa coquille,
Quand d'un luth je lui fis l'octroi.
De fleurs j'ai garni sa mandille.
Pauvres pécheurs, priez pour moi !

Je l'ai rendu cher au courage
Dont il adoucit le malheur.
En amour il fut mon ouvrage,
J'ai pipé pour cet oiseleur.
A lui plus d'un coeur vint se rendre,
Mais les oiseaux en feront foi :
J'ai fourni la glu pour les prendre.
Pauvres pécheurs, priez pour moi !

Un serpent... (Dieu ! ce mot rappelle
Marchangy qui rampa vingt ans !)
Un serpent qui fait peau nouvelle
Dès que brille un nouveau printemps.
Fond sur nous, triomphe et nous livre
Aux fers dont on pare la loi.
Sans liberté je ne peux vivre.
Pauvres pécheurs, priez pour moi !

Malgré l'éloquence sublime
De Dupin, qui pour nous parla,
N'ayant pu mordre sur la lime,
Le hideux serpent l'avala.
Or, je trépasse, et, mieux instruite,
Je vois l'enfer avec effroi :
Hier, Satan s'est fait jésuite.
Pauvres pécheurs, priez pour moi !


Aimé du peuple et des chanteurs des rues qui répandaient ses refrains, Béranger était apprécié tout autant des milieux intellectuels, et pas seulement ceux de son bord politique : Chateaubriand, pourtant royaliste convaincu, a écrit de lui qu'il était "un des plus grands poètes que la France ait jamais produit".

Pour cette raison, Ferdinand Papion du Château, capitaine d'artillerie, issu d'une vieille famille tourangelle, qui s'essaie à la poésie, demande conseil aux différents poètes de son époque, à qui il a adressé ses poèmes.
La lettre que Béranger lui envoie de Tours le 22 mars 1839, en réponse à son envoi, est conservé aux Archives départementales d'Indre-et-Loire (sous la cote 27 J 94).

Voici ce qu'il lui répond :

(…) Vous me parlez de vers, Monsieur. Je ne vous dissimulerai pas que je me suis retiré en province pour éviter les manuscrits. Hors pour quelques pauvres jeunes gens qui cherchent dans les lettres des moyens d'existence, je me refuse à l'honneur des confidences poëtiques. Vous avez un titre, de la fortune et de premiers succès ; c'est plus qu'il n'en faut pour vous passer de mes faibles conseils. Pardonnez moi donc de me montrer impoli en n'acceptant pas l'offre que vous me faites de me communiquer vos nouveaux projets de travail ; mais soyez sur, Monsieur, que personne ne fera plus que moi des voeux pour leur succès et n'y applaudira avec plus d'empressement et de plaisir. (...)
Recevez, Monsieur, avec des remerciements que j'ai l'honneur de vous réitérer, l'assurance de ma considération distinguée.
Votre dévoué serviteur,
Béranger


A sa mort, survenue à Paris en 1857, Béranger est dans la misère, malgré sa célébrité. Le gouvernement de Napoléon III décide de payer les frais des obsèques, tout en plaçant celles-ci sous haute surveillance, par crainte des manifestations. Le cortège populaire est immense, accompagné par Adolphe Thiers et de nombreuses personnalités de l'opposition libérale.

Texte rédigé par Anne Debal-Morche et Alain Pauquet (résumé biographique).
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