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Des cours de formation à l'accouchement au 18e siècle
 

 

L'exposition consacrée à l'histoire des hôpitaux de Tours, présentée en septembre 2008 à l'hôtel de ville de Tours, a été l'occasion de montrer d'anciens instruments obstétricaux (speculum, forceps), dont certains dataient de la fin du 18e siècle.
 
forceps
Forceps de Levret , fin du 18e siècle. Collection C.H.U. de Tours.
 
A cette époque , la naissance est soumise à de multiples dangers pour la mère et l'enfant. Le corps médical tente d'en enrayer les causes, mais c'est surtout grâce à la formation aux méthodes d'accouchement des femmes des campagnes, entreprise dans les différentes provinces du royaume, que les risques vont progressivement diminuer. De médical, l'enjeu devient politique. Grâce aux archives de l'Intendance, conservées aux Archives départementales d'Indre-et-Loire, on peut suivre l'organisation administrative établie par l'Intendant pour mettre en place ce qu'on appellerait actuellement une politique de santé publique.
 
  • De la matrone à la sage-femme

 

Au 18e siècle, dans les villages, c'est la matrone qui préside à l'accouchement. Ce terme un peu péjoratif actuellement désignait à l'époque une femme d'expérience, qui assistait la future mère pour l'aider à accoucher ; une expérience malgré tout limitée, surtout quand des complications survenaient.

Afin de combattre les risques de mortalité des enfants ou des mères lors de l'accouchement, on fit appel à la fin du 18e siècle à une méthode d'enseignement innovante, mise au point par une sage femme, Angélique du Coudray.

S'étant rendue compte que l'enseignement théorique ne pouvait s'adresser à des personnes qui ne savaient ni lire ni écrire, Angélique du Coudray eut l'idée d'utiliser ce qu'on appelait à l'époque une « machine » ou un « fantôme obstétrique » , qui était en fait une sorte de mannequin souple ou poupée de toile représentant à l'identique le ventre, le bassin de la femme et tous les organes de la reproduction, ainsi que le nouveau-né placé à l'intérieur.

Cette méthode ayant fait ses preuves, elle reçut du roi Louis XV en 1767 un brevet l'autorisant à enseigner dans les différentes provinces du royaume.

 

Brevet de Madame du Coudray

 

 

Brevet de Madame du Coudray.page2

Brevet qui autorise la dame DUCOUDRAY, maîtresse sage-femme, à tenir des cours d'instruction publique

 dans toutes les provinces du royaume, 18 août 1767. A.D.I.L., C 355.

 

 

 

  • Les cours de Madame du Coudray

 

Cet enseignement reçut en 1770 l'approbation des chirurgiens de la ville d'Agen : « En effet, par le moyen de la machine dont cette dame se sert, on a la satisfaction, non seulement de voir l'enfant, tel qu'il peut être dans le sein de sa mère, dans toutes les postures possibles, mais aussi on ne perd pas un seul coup de main de sa manoeuvre. L'imitation de la nature est portée à son dernier degré de perfection, ce qui rend les cours d'accouchement encore plus parfaits ».

Du 1er cours, dispensé en Auvergne en 1759, au dernier cours en 1783, à Bourg-en-Bresse, on estime qu'Angélique du Coudray forma dans une cinquantaine de villes environ 5000 élèves.

C'est en 1777 que Ducluzel, intendant de la généralité de Tours (provinces du Maine, de l'Anjou et de la Touraine) décide de contacter Mme du Coudray, après avoir pris conseils de ses confrères, qui l'avaient déjà fait venir dans leur province.

Pour organiser ces cours, l'intendant Ducluzel met en place une véritable organisation administrative.
Il envoie en octobre 1777 une lettre-circulaire à tous les seigneurs et curés des paroisses.

 

Cri public

Lettre-circulaire adressée aux seigneurs et aux curés des paroisses.

Tours, 31 octobre 1777. A.D.I.L., C 355.

 

«  Ce n'est pas d'aujourd'hui, Monsieur, que le cri public s'élève contre l'impéritie des femmes de campagne, dans l'art des accouchemens ... »

Dans cette lettre, l'intendant dénonce l'inexpérience des femmes chargées des accouchements dans les campagnes et propose aux curés de sélectionner dans les paroisses des femmes qui pourront se former à la méthode de Mme du Coudray. L'intendant prend en charge financièrement le logement et leur accorde une indemnité de 12 livres par mois pour assurer leur subsistance. Pour inciter les curés à répondre, l'intendant utilise l'argument de l'amour de l'humanité et la volonté d'accroissement de la population :

« Votre amour pour le bien de l'humanité et pour l'accroissement de la population ne peut qu'exciter votre zèle dans une circonstance où le gouvernement ne ménage de son côté aucun des sacrifices propres à l'assurer. »

Les premiers cours débutent au Mans le 15 décembre 1777, et durent 2 mois. A l'issue de ces cours est délivré un certificat d'aptitude à la profession d'accoucheuse.

 

Certificat1

Certificat2
Certificat d'aptitude à la profession d'accoucheuse. Le Mans, 14 février 1778.

A.D.I.L., C 355.

 

 

Ce certificat comporte une première partie signée par Mme du Coudray, attestant des capacités de l'élève à pratiquer un accouchement. La deuxième partie, signée par l'intendant, accorde ce qu'on appellerait actuellement une déduction d'impôt pour le couple, à savoir l'exemption de la corvée, qui consistait en journées de travail obligatoires pour l'entretien des routes.

Après avoir enseigné à Angers en 1778, c'est le 15 novembre 1778 que Mme du Coudray débute les cours à Tours. C'est au mois d'octobre que les cours auraient dû commencer, mais ils avaient été retardés en raison des vendanges, qui occupaient les nombreuses femmes de vignerons, candidates à ces cours.

 

Liste des élèves


Etat des élèves qui ont suivi le cours de Madame du Coudray, commencé à Tours le 15 novembre 1778.

A.D.I.L., C355.

 

62 femmes suivirent jusqu'au 15 février 1779 les cours de Madame du Coudray, qui se déroulèrent dans le collège de chirurgie de Tours, établissement fondé en 1766.

Parmi ces femmes originaires des paroisses rurales, on remarque une répartition équivalente entre les épouses d'agriculteurs (laboureurs, vignerons) et les épouses d'artisans (sabotier, tisserand, cordonnier).


L'enseignement de Mme du Coudray va être continué par des chirurgiens démonstrateurs, qu'elle aura formés elle-même et qui auront pour charge de continuer sa mission dans les zones rurales.

 

Arret de 1779

 [suite du texte de l'arrêt]

qui s'y sont instruites, ne remplit pas à beaucoup près celui dont les paroisses des campagnes ont besoin dans ladite généralité.

Arrêt du Conseil d'Etat du roi, 7 mai 1779. A.D.I.L., C355.

 

L'intendant choisit d'établir un chirurgien démonstrateur pour les 6 subdélégations (circonscriptions administratives d'une province), situées à Amboise, Chinon, Loches, Tours, Richelieu et Loudun. Il leur accorde une pension de 150 à 200 livres par an ainsi qu'une indemnité de 30 livres par an pour chaque élève formée. Le cours doit durer 2 mois et ne peut s'adresser qu'à 4 élèves maximum.

De nouveau, l'intendant envoie, en juin 1779, une lettre-circulaire aux curés des paroisses, pour leur demander de choisir dans leur paroisse une femme qui pourra suivre pendant 2 mois les cours du démonstrateur.

 

Lettre aux curés. juin 1779.

 [suite du texte de la lettre]

...plus se servir de celles qui auront été insuffisamment instruites pour mériter leur confiance.

 

Si l'intendant continue à assurer les frais d'hébergement, en revanche les frais d'entretien sont à la charge des communautés d'habitants, des seigneurs ou d'une personne bienfaitrice. Comme dans sa précédente lettre, l'intendant fait appel à la générosité pour le bien public :

« Cette dépense au reste qui ne peut excéder 24 ou 30 livres ne saurait en éloigner ceux qui voudraient contribuer à une aussi bonne oeuvre. Votre zèle et votre amour pour le bien public sont plus que capables de lever cette petite difficulté. Je suis très persuadé que vous donnerez les plus fortes preuves dans une circonstance qui intéresse autant l'humanité. »

En 1779, la ville de Loches avait montré son intérêt pour les formations des femmes dans la méthode de l'accouchement.
Dans une lettre adressée à l'intendant, le 25 janvier 1779, à l'occasion du Te Deum chanté en l'honneur de la naissance de la princesse Marie-Thérèse-Charlotte, fille de Marie-Antoinette, le conseil de la ville de Loches montre son intérêt pour la méthode Du Coudray.

« Nous gémissions, Monseigneur, de voir souvent la mère de l'enfant périr dans les accouchements par l'ignorance des sages femmes. Nous regardons comme un secours précieux à l'humanité et comme une suite des bontés dont vous honorez la ville en cette élection, la permission que vous nous donnez d'acheter la machine de Madame du Coudray pour former d'habiles accoucheuses, et de nommer un chirurgien démonstrateur, et de former ici tous les ans un certain nombre d'élèves . Nous avons nommé sous votre bon plaisir pour chirurgien-démonstrateur en cette ville, le sieur Viau, maître en l'art de chirurgie, qui joint à des lumières reconnues, de l'expérience et du zèle. Il se présentera à l'intendance pour recevoir vos ordres, porteur de notre délibération, qui contient sa nomination. »

Pour s'assurer du bon fonctionnement des cours, l'intendant nomme un inspecteur : Michel Chevreul, jeune chirurgien angevin qui dispensa lui-même des cours d'accouchement, chargé de veiller au respect de la méthode mise en place par Mme du Coudray.

En mai 1782, il rend compte de la situation en Touraine.

«  Je me suis rendu le 15 mai à Chinon et n'y ai point trouvé d'élèves. Je crois que le démonstrateur ne s'est pas donné beaucoup de peines pour s'en procurer.
Le 16 mai, à Loudun, je n'y ai point trouvé d'élèves malgré le soin que le démonstrateur paraît s'être donnés pour s'en procurer.
Le 17 mai à Richelieu, le démonstrateur n'a pu trouver qu'une élève, pour laquelle il n'a pas pu cru devoir faire un cours.
Le 20 mai, à Preuilly, j'y ai trouvé 5 élèves assez instruites pour être pourvues de commission. Le démonstrateur est instruit et surtout très zélé.
Le 22 mai à Loches, j'ai trouvé 2 élèves très instruites.
Le 24 mai à Tours, j'y ai trouvé 4 élèves instruites comme à l'ordinaire, c'est-à-dire très bien. »

De 1780 à 1783, 13 élèves furent formées à Tours, 12 à Loches, 11 à Richelieu, 8 à Preuilly, 4 à Loudun, aucune à Amboise et Chinon.

Pour expliquer cet échec, voici les raisons données par Michel Chevreul , dans une lettre adressée à l'intendant en juillet 1782. Celles-ci sont surtout d'ordre financier : en effet ce n'est pas seulement une somme de 30 livres que le curé doit verser pour assurer les frais de formation, mais le double de cette somme, pour rétribuer la personne qui remplace la femme qui s'absente pendant 2 mois. Les communautés d'habitants n'ayant pas accepté de relayer les curés.

Michel Chevreul estime qu'il s'agit aussi d'une question de mentalité :

«  Si c'était pour former un vétérinaire, l'espoir d'avoir un homme qui pût prévenir ou empêcher la mortalité de leurs bestiaux les porterait à donner tout ce qu'on leur demanderait sans répugnance, mais pour conserver leur femme, il en est tout autrement ; une de perdue, une de retrouvée ».

Certains curés craignent aussi qu'une fois formées, les sages-femmes quittent le village, soit dans l'espoir d'être mieux rémunérées pour les accouchements, soit parce que leur mari changent de ferme.


Cette formation à l'accouchement n'a peut-être pas rencontré le succès attendu en Touraine quant au nombre des participantes. Cependant ces cours ont permis aux nouvelles sages-femmes de se différencier des matrones, grâce à leurs connaissances et leur savoir-faire et d'améliorer les conditions de l'accouchement dans les zones rurales.

 

Texte rédigé par Anne Debal-Morche, conservatrice du patrimoine aux Archives départementales d'Indre-et-Loire, d'après les documents d'archives du service de l'Intendance (série C 354 à C 356 ), et les recherches effectuées par Barbara Adam, pour son mémoire de maîtrise, intitulé «  Des sages-femmes, des femmes sages ? », soutenu à l'université F.Rabelais de Tours, en 2004.

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