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La lettre purifiée :
un moyen de lutter contre les épidémies au 19e siècle
  • Afin d'éviter la contagion lors des grandes épidémies aux 18e et 19e siècles, on étendit une protection sanitaire non seulement aux personnes mais aussi au courrier transporté par la poste. Cette désinfection qu'on appelait « purification » était pratiquée par un instrument métallique qui perforait les lettres avant de les passer au vinaigre.

 

Ces traces de désinfection sont visibles sur une lettre datée d'août 1847, extraite d'une correspondance entre Charles de Biencourt et son père, conservée aux Archives départementales d'Indre-et-Loire, dans le fonds d'archives de la famille de Biencourt (coté 152 J), qui vient d'être récemment classé.
Charles de Biencourt (1826-1914), fils d'Armand Marie de Biencourt et d'Anne-Marie de Montmorency, fut propriétaire du château d'Azay-le-Rideau, qui avait été acquis par sa famille en 1791. Après son diplôme de bachelier, obtenu en janvier 1845, il entreprend plusieurs voyages de formation, accompagné de son précepteur.
 
Un premier périple, débuté le 10 avril 1845, à Paris, l'entraîne en Allemagne, en Autriche, en Pologne, et le conduit jusqu'à Moscou, où il séjourne d'août à septembre 1845. De là, il se rend en Suède, puis séjourne à Dresde, de janvier à avril 1846, se rendant même jusqu'au Cap Nord en juillet 1846.

Le 9 juin 1847, au départ de Paris, il entreprend un second voyage qui le conduit à Venise, puis Trieste, avant de suivre le Danube de Vienne à Belgrade, puis à Ruschtschuk (en Bulgarie). De là traversant le Danube, pour se rendre à Giurgevo (en Valachie, actuellement Roumanie), il reste 4 jours en quarantaine en raison des épidémies de choléra.

Il adresse le 24 août 1847, de Galatz (actuellement Galati, en Roumanie), à son père le comte de Biencourt une lettre qui, perforée de nombreux trous, porte les marques de purification.

 

Lettre du 24 août 1847, enveloppe [152J119]
                                                                                           
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  • Le contenu de cette lettre est très intéressant, car Charles de Biencourt, âgé de 20 ans, relate ses impressions et les péripéties de ce voyage :

 

Le 24 août 1847

Mon cher père,

j'espère que vous n'avez pas trop chômé de nouvelles ces temps-ci quoique j'ai été toujours en m'éloignant davantage. La quarantaine, l'effroyable quarantaine de Giurgevo seule a fait une petite lacune.

Quant à moi, il me tarde bien d'arriver à Odessa car j'ai soif de recevoir des nouvelles de mes auteurs et j'espère avoir à lire à Odessa, ça fait tant plaisir de recevoir des lettres.

Je vais continuer mon récit détaillé et j'ai pas mal à narrer car l'intérêt va en croissant : nous sommes toujours enchantés de notre trinité [Allusion au trio de voyageurs formé par Charles , son précepteur et un domestique], ça va toujours à merveille, nous avons tous les 3 un caractère charmant et des santés de fer, ce qui ne gâte rien, nous réservons ce que nous avons de mauvaise humeur, voir même de colère pour les employés autrichiens, les consuls russes, les cousins, les crapauds, les punaises, les millepattes, etc. etc., car mon cher père, nous vivons au milieu de cette ménagerie. Quand je pense que dans cette bienheureuse quarantaine de Giurgevo, j'ai tué un crapaud sur mon lit de camp, je ne puis en conscience me plaindre des punaises et cependant nous en sommes dévorés.

 

 

 

Lettre du 24 août 1847, fol. 1 [152J119]
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Il paraît que notre peau est plus fine que celle des boyards [nom donné aux nobles de Roumanie], je crois que ce matin seulement nous avons fait dans nos lits une razzia d'une trentaine de punaises. Nous voyons dans ce moment-ci un véritable fléau, ce sont des sauterelles, il en passe des nuées au dessus de la ville , elles s'abattent sur le champ et ont déjà mangé à peu près 1 300 000 ducats de céréales, je n'aurais jamais cru à ce fléau si je ne l'avais vu de mes propres yeux. Mon cher père , en sortant de la quarantaine, nous avons été à Bucharest, capitale de la Valachie. On nous avait bien engagé [sic] à ne pas prendre la poste [aux chevaux], si nous tenions à conserver nos os, mais nous tenions à voir un peu cette poste valaque, aussi nous la commandâmes sans savoir du tout ce que c'était ; quel ne fut pas notre étonnement de voir arriver à la poste de l'infâme bouge où nous déjeunions 3 brouettes [nom donné à un petit véhicule mal suspendu et inconfortable] attelées chacune de 4 chevaux  montés par un postillon, et cependant nous n'emportions que nos sacs de nuit. 12 chevaux et 3 voitures pour nous trois, quel luxe, heureusement que les prix sont plus modérés qu'en France. Il m'est impossible de vous donner une idée de cet équipage barbare.

Je suis convaincu seulement que le paysan valaque est absolument le même qu'il y a 500 ans. Je suis convaincu que le pays n'a pas changé d'esprit. Ces brouettes tout en bois, même les roues, n'ont à peu près que 9 pieds [env. 2 m.] de haut  tout au plus, et 4 chevaux là dessus avec un demi zwanziger de pourboire, nous faisions 5 à 6 lieues à l'heure [une lieue de poste équivaut environ à 4 km]. Pendant tout un relais, nous avons fait une course ventre à terre, nous cramponnant pour ne pas tomber et sautant quelque fois à quelques pieds en l'air avec notre carrosse. Jules et moi avons dans cette course désordonnée perdu une de nos petites roues. Notre postillon n'en a pas moins continué à hurler et à pousser ses 4 chevaux ventre à terre au milieu d'un nuage de poussière. C'est ainsi que nous avons fait 24 lieues. Le soir, nous étions morts, nous étions couverts de poussière, tellement que nous ressemblions à des ramoneurs ou à des bohémiens et chaque point de notre pauvre individu était endolori ; je suis charmé pourtant d'avoir vu cette poste valaque.

Pour revenir, nous avons pris un équipage moins sauvage. Nous avons été moins vite mais nous sommes arrivés moins fatigués. Ces plaines de la Valachie sont immenses  et abandonnés sans culture. La Valachie et la Moldavie ne renferment que 4 000 000 d'habitants et elles pourraient facilement en nourrir 25 000 000 à ce que tout le monde nous a dit. On rencontre de loin en loin un misérable village pauvre comme je n'en ai jamais vu, puis un grand troupeau de buffles énormes, et voilà tout, rarement, bien rarement, des champs de maïs.

Bucharest est une infâme ville où il n'y a rien à voir que le lieu de  mauvais goût des boyards ; le peuple a conservé son costume original. Nous nous sommes reposés 2 jours dans cette ville en nous promenant au milieu des décombres de l'incendie qui a dû être effroyable, et nous sommes revenus prendre le bateau à vapeur à Giurgevo. Malheureusement je ne puis vous donner beaucoup de détails aujourd'hui, ayant pas mal à courir ; je serai un peu plus prolixe à Odessa. Nous avons trouvé nombreuse société sur le bateau, un prince moldave, Geka je crois, puis des commerçants avec leurs femmes. Tout cela gazouillait le français, nous ne pouvions nous croire à 800 lieues de chez nous.

Nous partons cette nuit pour Odessa où nous arriverons mardi matin si la mer noire le permet, on la dit méchante mais nous aimons la tempête et notre bateau s'appelle Pierre le Grand. A Odessa , nous allons tomber dans la belle saison ; nous allons enfin nous reposer des barbares au milieu des gens civilisés, en attendant que nous revoyons des barbares. Je vous quitte, mon cher Père, avec la douce pensée que dans trois jours, je vais recevoir des lettres, et je vous embrasse de tout mon coeur. N'écrivez plus maintenant qu'à Constantinople. J'ai peu de confiance dans la poste de Trebizonde [ville située en Turquie, au bord de la mer Noire].

 
Après la Roumanie, Charles de Biencourt continue son voyage en Crimée, puis regagne en bateau par la mer Noire Constantinople, où il séjourne la première quinzaine de septembre. Une lettre postée, le 17 septembre 1847, de Constantinople arriva à Paris le 1er octobre, (comme en témoigne le cachet d'arrivée, au dos de l'enveloppe). Il termine son périple en octobre à Athènes, d'où il embarque pour Marseille.
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