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une fête au temps de balzac : les visites officielles du duc d'angoulême en touraine en 1814

       J'eus un enfantin désir d'être duc d'Angoulême...
        Balzac, Le Lys dans la vallée.

Avril 1814. Napoléon Ier abdique. Louis XVIII, frère de Louis XVI, devient roi de France. Son neveu Louis Antoine d'Artois, duc d'Angoulême, âgé de 49 ans et qui avait émigré en 1789, revient en France et entreprend au cours de l'année 1814 la visite de nombreuses villes, pour s'assurer du soutien de l'opinion publique en faveur de la famille royale.

Lors de sa venue à Tours, le 6 août 1814, un grand bal est donné à la préfecture.

Le jeune Balzac, alors âgé de 15 ans, y assista et mêla des éléments autobiographiques pour décrire dans son roman Le Lys dans la vallée la première rencontre entre le jeune Félix de Vandenesse et Mme de Mortsauf. Ces visites officielles, dont l'organisation est retracée dans les archives du cabinet du préfet (Archives départementales d'Indre-et-Loire, 1 M 383) donnent l'occasion d'explorer le contexte politique, social, culturel et même urbanistique de la Touraine du début du XIXe siècle et de les confronter à l'imaginaire littéraire d'un écrivain célèbre.

La famille royale en 1816

La famille royale en 1816. Gravure. Collection particulière

Sur cette gravure, Louis XVIII est entouré, à  gauche, par son frère le comte d'Artois, futur Charles X, dont les deux fils, le duc d'Angoulême, en habit bleu, et le duc de Berry, en habit vert, se tiennent debout à droite, tandis que la duchesse d'Angoulême, fille de Louis XVI, est assise à leurs côtés. La famille royale est groupée autour du buste d'Henri IV. C'est un trait caractéristique de l'imagerie royaliste de l'époque. La Restauration à ses débuts se place volontiers sous l'égide d'un roi populaire et conciliateur et multiplie les manifestations en l'honneur d'Henri IV.

  • Une visite programmée
C'est à deux reprises en 1814 que la Touraine accueillit triomphalement le duc d'Angoulême : une première fois le 25 mai, puis le 6 août. Les correspondances échangées entre le maire de Tours et le préfet témoignent des préparatifs.
Ainsi dans une lettre du 20 avril 1814, le maire de Tours informe le préfet qu'il s'est chargé « de donner l'impulsion à la formation d'une garde royale, destinée à accompagner la personne de son Altesse royale Mgr le duc d'Angoulême, à son arrivée dans notre ville. Je ne dois pas vous le laisser ignorer et au contraire il est de mon devoir de vous en donner connaissance et de vous demander si je puis donner suite à ce projet, qui ne tend qu'à donner des preuves honorables pour la ville de son amour et de son dévouement pour l'auguste famille des Bourbons. »

Lettre 20 avril 1814 (petit)
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Lettre 27 juillet 1814 (petit)
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Lettres du maire de Tours au préfet d'Indre-et-Loire,
20 avril et 27 juillet 1814 (ADIL, 1 M 383)

Outre le contenu de la lettre du 20 avril 1814, c'est surtout l'en-tête qui est intéressant. Napoléon vient d'abdiquer le 11 avril, le maire de Tours n'a pas eu le temps de modifier la référence à l'Empire et se contente de la rayer d'un trait de plume.

Lors d'un second courrier adressé le 27 juillet 1814, l'aigle impériale a été remplacée par les fleurs de lys, et si le baron Deslandes a conservé son titre de noblesse, il ne mentionne pas que c'est sous l'Empire que celui-ci lui fut accordé.

De son côté, le comte de Damas, secrétaire et aide de camp du duc d'Angoulême, informe le préfet des demandes du duc : pourvoir à son logement et à ceux des personnes de sa suite, composée « du duc de Guiche, du vicomte d'Escan, du baron de Damas, de 2 valets de chambre, 4 valets de pied et 4 domestiques », de préparer le dîner pour 18 heures et de fournir à chaque relais 24 chevaux de poste. Il lui précise que le duc désire voir les troupes «  et de s'assurer le plaisir qu'il éprouve à se trouver au milieu de la brave armée française ».

  • Des villes pavoisées et des discours pleins d'éloquence
A Montbazon, où le duc d'Angoulême s'est arrêté le 25 mai 1814, le maire de la commune rend compte au préfet avec émotion de la journée qu'il vient de vivre.
«  Je ne puis vous peindre l'enthousiasme qu'a produit dans le coeur des habitants l'agréable nouvelle de l'arrivée de son Altesse royale. Ils se sont tous empressés à orner de guirlandes et de couronnes la rue Royale depuis l'entrée jusqu'à sa sortie. Toutes les croisées ont été ornées de fleurs. La cocarde blanche a été arborée des plus jeunes aux plus vieux. Plusieurs drapeaux blancs ornés de lys ont flotté de toutes parts. J'ai eu l'honneur de prononcer à son Altesse une harangue. Ensuite les yeux de son Altesse Royale se sont fixés sur les tableaux représentant Louis 15 (sic), et Marie de Pologne, son épouse et celui de Louis 16 que j'avais pris la liberté d'exposer à l'extérieur de la mairie. Ses yeux se sont mouillés d'attendrissement à la vue de ses illustres ancêtres. »

Discours maire Montbazon (petit)
                                                                                      
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Discours prononcé par le maire de la commune de Montbazon
lors du passage du duc d'Angoulême, le 25 mai 1814

«  Monseigneur
C'est le plus beau jour de ma vie, que celui où la présence de votre Altesse Royale peut essuyer 22 années de larmes. Je ne puis lui présenter les clefs de cette petite ville, mais j'ai l'honneur de lui offrir les coeurs des habitants qui sont tous ouverts à l'illustre maison des Bourbons. Monseigneur a fait sonner la trompette de notre délivrance dans la bonne ville de Bordeaux, cette ville a proclamé votre Altesse Royale la protectrice de son commerce, ici je n'offre à ses regards que des propriétaires et habitants de la campagne réclamant vos soins paternels, pour encourager l'agriculture et qui font retentir jusqu'aux cieux ce cri national : Vivent les Bourbons, Vivent le duc d'Angoulême et son auguste épouse. Vive notre père et notre roi Louis 18. Vive le Roy ».

A Loches, lors du second passage du duc d'Angoulême en Touraine, le 6 août 1814, les élus ont tenu à marquer sa venue de manière solennelle, et en font un compte-rendu détaillé :

« Arrivé à une heure et demi de l'après-midi, le duc d'Angoulême s'est arrêté à l'entrée de la ville en avant de l'arc de triomphe qui y avait été élevé, précédé et suivi d'une garde à cheval formée des jeunes gens de la ville. Cette garde s'était postée à une demie-lieue de la ville en avant d'un premier arc de triomphe en feuillages décoré de drapeaux blancs élevé sur la route par M. Lemaître de Saint-Aubin qui s'y était porté vêtu à la Henri IV et à la tête de 20 paysans vêtus de la même manière. Des musiciens ont fait entendre l'air chéri de « Vive Henri quatre ».

« Son Altesse Royale était attendu par le sous-préfet, les membres du Conseil et les maires de l'arrondissement , le maire de Loches, son Conseil municipal, les membres du tribunal de 1ère Instance, le curé et les desservants des paroisses de la ville, des chevaliers de Saint-Louis respectables par leur âge et leurs anciens services, quinze demoiselles vêtues de blanc, filles d'habitants les plus recommandables, chargés de présenter au prince les présents d'antique usage et par le chevalier Négrier, capitaine de génie, neveu du sous-préfet, tenant un cheval de main, pour être offert à Son Altesse Royale. La garde nationale et tous ses officiers, commandés par M. le chevalier de La Salle, chef de bataillon, retraité, bordait la haie sur deux lignes.

Au sous-préfet qui lui a adressé la parole, Son Altesse Royale a répondu avec bonté et affabilité que pressé de se rendre à Tours, elle ne pouvait s'arrêter et a traversé au pas les rues de la ville. Sur tous les édifices publics flottaient des pavillons blancs, toutes les maisons étaient décorées de tentures de feuillages, de fleurs et de verdure, toutes les croisées de drapeaux blancs ornées de fleurs de lys et d'un grand nombre de devises, dont celle-ci :


« Aux Français qu'égarait une funeste erreur
Pour vengeance, Louis, apporte le bonheur
Fiers d'être les sujets du plus chéri des Rois
Leur amour pour Louis distingue les Lochois »

Le maire de Loches, son conseil et les jeunes filles se sont rendus à l'arc de triomphe élevé à la sortie de la ville où Son Altesse Royale a écouté le discours du maire et s'est vu remettre les présents couverts des armoiries de la ville. Il leur a répondu : «  Je suis satisfait de tout ce que vous avez fait pour moi, je m'en ressouviendrai, je regrette beaucoup de ne pouvoir m'arrêter quelques instants dans cette ville pour répondre à l'empressement qu'on m'y témoigne. »

21 coups de canon ont annoncé l'entrée de Son Altesse Royale et ont été répétés lors de sa sortie. Nos coeurs l'y ont suivi, pleins de bonheur de l'avoir vue et de l'avoir entendue et pleins de regret de la perdre aussitôt ».

 

  • Bal et réjouissances à Tours
En effet, le duc d'Angoulême était attendu à Tours, où il arriva à 17h. Pour magnifier son entrée dans la ville, il quitta la voiture de poste pour monter sur un cheval et fut accueilli officiellement par le maire de Tours et le préfet, sur l'actuelle place Jean Jaurès, à la Porte de Fer, nom donné à de grandes grilles qui fermaient la place, du côté de l'avenue de Grammont.
De là, le duc d'Angoulême parcourut la rue Royale (actuelle rue Nationale), pavoisée, et où se pressaient de nombreux spectateurs. Après avoir pris quelques instants de repos à la préfecture, il se rendit dans la demeure de la famille Papion, où avait lieu la réception.

Vue de Tours au XIXe s.
Vue de Tours, milieu XIXe siècle. Archives municipales de Tours

Le détail de cette gravure permet de situer l'hôtel Papion, qui se trouvait, à l'angle de la place et de la rue Royale, à l'emplacement de l'actuel hôtel de ville. L'hôtel était pourvu d'un vaste jardin, séparé du mail (actuel boulevard Heurteloup) par une balustrade et un fossé. Ce jardin se prolongeait à l'est par un autre jardin, lui-même contigu à celui de la préfecture.

Le déroulement de la réception est ainsi décrit dans les archives du cabinet du préfet :

« L'état major de la 22e division et celui des officiers du 27e régiment, jaloux de prouver à Son Altesse Royale leur respectueux attachement à sa personne, avaient sollicité et obtenu la faveur de lui donner un repas et une fête auxquels ils avaient invité une partie des habitants. Le jardin Papion, l'un des plus beaux de la ville, avait été choisi et décoré à cet effet de la manière la plus élégante ; et sa situation le rendait d'autant plus convenable à cette fête que la multitude des spectateurs répandus sur le mail pouvait jouir du haut de ses remparts des illuminations de ce jardin et mêler ses acclamations à celles qu'y excitait la présence de Son Altesse Royale. Une table de plus de 150 couverts que terminait celle destinée au prince et à ceux qu'il avait bien voulu désigner, offrait tout ce qui pouvait flatter la vue et le goût.

Des couplets heureusement inspirés par les circonstances et composés par MM. Benizet, chef de bataillon , ex titulaire au 27e et Christophe, capitaine au même régiment et officier de la Légion d'honneur, ont été chantés à la fin du repas par ces deux militaires. S.A.R. a paru les entendre avec beaucoup de plaisir et les a priés de lui en remettre une copie. Le Prince en sortant de table a trouvé réunis dans les salles de bal une partie des dames invitées et huit jeunes personnes des familles les plus distinguées de la ville lui ont adressé d'autres couplets auxquels il a daigné applaudir avec cette aimable bienveillance qui lui gagne tous les coeurs. Après avoir satisfait l'empressement de tant de spectateurs qui ne désiraient voir et ne voyaient qu'Elle au milieu de tout ce qui l'entourait, le prince s'est retiré à son palais et l'impression de bonheur que sa présence avait répandu sur cette immense réunion a prolongé jusqu'au jour les plaisirs du bal. Des danses champêtres éclairées par la brillante illumination du mail répondaient à celles du théâtre de la fête. La ville entière présentait l'image de l'allégresse la plus vive puisque toutes les rues étaient illuminées... »

  • Balzac héros du bal

Le souvenir de ce bal organisé en l'honneur du duc d'Angoulême servira de prétexte à Balzac pour introduire la relation amoureuse que le jeune Félix de Vandenesse va entretenir avec Mme de Mortsauf.

Epreuve du Lys dans la Vallee (petit)
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Epreuve du Lys dans la Vallée corrigée par Balzac. Musée Balzac, Saché

« ...Cette fête était une débâcle d'enthousiasme où chacun s'efforçait de se surpasser dans le féroce empressement de courir au soleil levant des Bourbons, véritable égoïsme de parti qui me laissa froid, me rapetissa, me replia sur moi-même. Emporté comme un fétu dans ce tourbillon, j'eus un enfantin désir d'être duc d'Angoulême, de me mêler ainsi à ces princes qui paradaient devant un public ébahi.
[...]
Au moment où je souffrais du malaise causé par le piétinement auquel oblige une foule à côtoyer, à percer, un officier marcha sur mes pieds, gonflés autant par la compression du cuir que par la chaleur. Ce dernier ennui me dégoûta de la fête. Il était impossible de sortir, je me réfugiai dans un coin, au bout d'une banquette abandonnée, où je restai les yeux fixes, immobile et boudeur. Trompée par ma chétive apparence, une femme me prit pour un enfant prêt à s'endormir en attendant le bon plaisir de sa mère, et se posa près de moi par un mouvement d'oiseau qui s'abat sur son nid. Aussitôt je sentis une céleste odeur de myrrhe et d'aloès, un parfum de femme qui brilla dans mon âme comme y brilla depuis la poésie orientale. Je regardai ma voisine, et fus plus ébloui par elle que je ne l'avais été par la fête ; elle devint toute ma fête. Si vous avez bien compris ma vie antérieure, vous devinerez les sentiments qui s'ourdirent en mon coeur. Mes yeux furent tout à coup frappés par de blanches épaules rebondies, sur lesquelles j'aurais voulu pouvoir me rouler, des épaules légèrement rosées, qui semblaient rougir comme si elles se trouvaient nues pour la première fois, de pudiques épaules qui avaient une âme, et dont la peau satinée éclatait à la lumière comme un tissu de soie. Ces épaules étaient partagées par une raie, le long de laquelle coula mon regard, plus hardi que n'eût été ma main. Je me haussai tout palpitant pour voir le corsage, et fus complètement fasciné par une gorge chastement couverte d'une gaze, mais dont les globes azurés, et d'une rondeur parfaite, étaient douillettement couchés dans des flots de dentelle. Les plus légers détails de cette tête furent les amorces qui réveillèrent en moi des jouissances infinies ; le brillant des cheveux, lissés au-dessus d'un cou velouté comme celui d'une petite fille ; les lignes blanches, que le peigne y avait dessinées, et où mon imagination courut comme en de frais sentiers, tout me fit perdre l'esprit. Après m'être assuré que personne ne me voyait, je me plongeai dans ce dos comme un enfant se jette dans le sein de sa mère, en baisant à plusieurs reprises toutes ces épaules où se roula ma tête. Cette femme poussa un cri perçant, que la musique empêcha d'entendre ; elle se retourna, me vit et me dit : « Monsieur ! ». Ah ! si elle avait dit : « Mon petit bonhomme, qu'est-ce qui vous prend donc? », je l'aurais tuée peut-être ; mais à ce monsieur ! des larmes chaudes jaillirent de mes yeux. Je fus pétrifié par un regard animé d'une sainte colère, par une tête sublime couronnée d'un diadème de cheveux cendrés, en harmonie avec ce dos d'amour. La pourpre de la pudeur offensée étincela sur son visage, que désarmait déjà le pardon de la femme qui comprend une frénésie dont elle est le principe, et devine des adorations infinies dans les larmes du repentir. Elle s'en alla par un mouvement de reine. Je sentis alors le ridicule de ma position, alors seulement je compris que j'étais fagoté comme le singe d'un Savoyard ; j'eus honte ».


Balzac, Le Lys dans la vallée.

 
Article rédigé par Anne Debal-Morche,
conservatrice en chef du patrimoine à la Direction des Archives.

 

 

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