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Au XVIIIe siècle, un Tourangeau au service de l'Angleterre :
Vincent Louis Dutens (1730-1812)
  • A la fois écrivain, historiographe, philologue et numismate, Vincent Louis Dutens est représentatif du siècle des Lumières.
Vincent Louis Dutens est né à Tours le 15 janvier 1730. La famille paternelle est une famille protestante originaire de Preuilly-sur-Claise depuis les années 1660.

Le père de Vincent Louis se prénomme Joseph (1696-1771) et exerce la profession d'orfèvre à Tours. Son poinçon était une tour couronnée avec les deux premières lettres de son nom de baptême. Il s'est marié le 17 juillet 1723 avec Elisabeth Marguerite Gosselin (décédée en 1768), fille d'un horloger protestant de Paris. Ce couple de notables protestants a eu 11 enfants, 8 garçons (dont l'un : Michel François, 1733-1804, orfèvre à Tours, est membre de l'administration municipale de Tours de 1789 à 1793) et trois filles, tous baptisés à l'église catholique afin de leur donner un état civil légal. Le baptême de Vincent Louis a lieu le 16 janvier 1730, paroisse Saint-Saturnin de Tours.

La rencontre avec Mackensie

Après des études au collège de Tours, Vincent Louis se rend à Paris à l'âge de 18 ans, où il fréquente les théâtres. Il écrit une pièce intitulée Le retour d'Ulysse à Ithaque. Très vite, il se rend compte qu'étant de religion protestante ses ambitions seront vaines. A la suite du placement forcé et décidé par l'archevêque de Tours d'une de ses jeunes soeurs dans un couvent catholique, Vincent Louis décide d'émigrer en Angleterre en 1752. Un de ses oncles, joaillier à Londres, lui obtient une place de précepteur dans une famille anglaise. Il étudie les mathématiques, les langues orientales, le grec, l'italien et l'espagnol. En octobre 1758, Vincent Louis Dutens devient secrétaire de James Stuart Mackensie, envoyé extraordinaire du roi d'Angleterre à Turin en Italie. Dutens est ordonné diacre par l'évêque de Rochester à Fulham Palace Chapel (St. Paul's cathedral, Londres) le 24 septembre 1758.
De 1760 à 1762, Mackensie étant rappelé par le roi George III, l'intérim du poste lui échoit en attendant l'arrivée de George Pitt, nouvel ambassadeur. Vincent Louis assure de nouveau l'intérim de Pitt à Turin d'avril 1764 à septembre 1765.

En 1763, Mackensie lui accorde une pension de 6 000 livres. De 1768 à 1771, tuteur du fils du duc de Northumberland, il voyage avec lui en Europe. Les deux hommes rencontrent de nombreuses personnalités dont Voltaire, le roi de Suède, le roi de Prusse, le pape... Le duc lui obtient le prieuré d'Elsdon dans le Nothumberland avec les bénéfices qui lui sont attribués. Ne délaissant jamais son diocèse, Vincent Louis n'y réside pourtant guère, préférant la vie raffinée de Londres.

Portrait de Vincent Louis Dutens (1730-1812)

Portrait de Vincent Louis Dutens.
Musée des Beaux-Arts de Tours

 
Au château de Chanteloup avec le duc de Choiseul

De 1772 à 1776, Dutens séjourne à Paris, fréquente le salon de la comtesse de Boufflers, et rencontre Turgot, Malesherbes, Condorcet. En 1775, membre associé libre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres de Paris, il y retrouve son ami l'écrivain Jean-Jacques Barthélemy qui le présente au duc et à la duchesse de Choiseul ; ces derniers l'invitent à Chanteloup près d'Amboise. Jean-Jacques Barthélemy (1716-an III), trésorier du chapitre de Saint-Martin de Tours, fondateur du cabinet des médailles, séjourne fréquemment à Chanteloup. Il est l'auteur du Voyage du jeune Anacharsis en Grèce vers le milieu du IVe siècle avant l'ère vulgaire. Se prévalant de ses connaissances, Dutens, qui veut aider les protestants, intervient auprès des autorités royales afin que leur régime soit adouci, en particulier que les curés ne qualifient plus d'illégitimes les enfants des protestants dans les actes de baptême.

En juillet 1776, Vincent Louis retourne en Angleterre. En 1777-1778, il voyage en France et en Italie avec les Mackenzie. De 1779 à 1781, il est de nouveau conseiller de l'ambassadeur d'Angleterre à Turin, Lord Mountstuart. Puis, de 1781 à 1783, il effectue un voyage personnel en Italie. En 1783, il séjourne à Paris et à Chanteloup près d'Amboise sur l'invitation du duc de Choiseul.

Le château de Chanteloup. Gravure. [7 Fi 148]

Le château de Chanteloup.
Gravure. Archives départementales d'Indre-et-Loire, 7 Fi 148.

 

 « La société de Chanteloup étoit variée par un choix de la meilleure compagnie de France [...]. J'ai dit que Chanteloup étoit l'établissement le plus magnifique d'un grand seigneur que j'ai vu en Europe : on en jugera. Il y avoit près de quatre cents personnes qui vivoient dans le château et les communs de la paie du maître, dont cinquante-quatre gens de livrée [...]. Outre la table du Duc, un Chevalier de Saint-Louis, écuyer de madame la Duchesse, tenoit une seconde table, servie comme la sienne, pour y recevoir les personnes d'un certain rang qui venoient pour affaire, et n'étoient pas de ceux qu'il admettoit à sa table ; il y avoit, de plus, trois autres tables, sans compter les gens de livrée qui avoient leur argent à dépenser ; enfin il y avoit un équipage de chasse, un théâtre, etc.
La vie qu'on y menoit étoit des plus aisées : on ne se voyait point le matin à moins de s'être donné rendez-vous ; à trois heures le dîner étoit servi, y venoit qui voulait ; sinon on se faisoit servir dans le sallon, on y faisoit une partie, ou bien la lecture pendant la grande chaleur ; chacun y restoit ou se retiroit, suivant l'humeur où l'on se trouvoit ; on ne vous disoit point : pourquoi ne restez-vous pas ? Où allez-vous donc ? Point de questions gênantes. Il y avoit un maître-d'hôtel, unique pour l'habileté, l'attention et l'activité. Il s'appeloit Le Sueur ; et son nom mérite bien d'être connu, à cause de la réponse qu'il fit à son maître. Lorsque le Duc quitta le ministère, voulant réformer une partie de son train, il dit à Le Sueur qu'il alloit retrancher sa dépense et n'auroit pas besoin d'un homme dont le talent, distingué dans son état, ne devoit pas être enseveli à la campagne. Le Sueur, qui ne s'étoit pas enrichi avec le Duc de Choiseul, malgré les occasions qu'il avoit eues, lui répondit sur-le-champ : Cependant monsieur le Duc, il vous faut au moins un marmiton ; et je vous demande la préférence.
Vers le soir, madame la Duchesse de Choiseul alloit à la promenade avec le Duc, et chacun se faisoit un plaisir de l'accompagner ; on se retiroit ensuite jusqu'au souper, ou bien l'on jouoit ; ceux que le souper pouvoit incommoder, s'excusoient de souper, ou restoient plus ou moins tard, sans qu'on le trouvât mauvais. »
(Dutens, Mémoires d'un voyageur qui se repose, tome 2, chapitres XI et XII).

La pagode de Chanteloup. Gravure [8 Fi 836]

La pagode, édifiée face au château de Chanteloup, est un rappel du goût pour les Chinoiseries au XVIIIe siècle.
Gravure. Archives départementales d'Indre-et-Loire, 8 Fi 836.

 

A partir de l'hiver 1783 et en 1784, Vincent Louis séjourne dans sa famille, à Tours, chez son frère, et à Beaulieu-lès-Loches, chez sa soeur Jeanne Thérèse. Vincent Louis s'est toujours intéressé à l'histoire de sa famille comme le démontre le passage suivant d'un lettre qu'il adresse à son père de Turin le 15 octobre 1763 : « Pour ce qui est de l'article de l'histoire de Blois par Bernier que je souhaitais avoir, si M. Masson de Blois ne peut pas avoir le livre, on le trouvera sûrement dans les bibliothèques publiques ou de Tours, ou de Blois, ou de Marmoutier et alors on peut prier quelqu'un de transcrire ce qui regarde Jean Dutens ou ses descendants ».

Fin 1784, il revient en Angleterre où il se retire définitivement. Il est nommé, en 1786, historiographe du roi de Grande-Bretagne. En 1793, il fait édifier dans sa paroisse d'Elsdon un second lieu de culte, la chapelle de Byrness.

Pendant la Révolution française, il reste en correspondance avec sa famille : « Tu sens bien que dans l'incertitude où sont les esprits en France et ici sur la guerre et sur la paix, il est impossible de faire des projets d'aller à Paris ou à Tours. » (Lettre à son frère, Londres, 18 avril 1803) ; « Faites-moi aussi ce plaisir, ma chère nièce, de m'envoyer une note du prix des denrées à Tours, surtout les articles suivants : ce que vaut la livre de pain, la livre de boeuf, de mouton, un poulet, une poularde, un couple de perdrix. D'après cela, je pourrai juger du reste. » (Londres, 12 avril 1810, lettre à sa nièce, « 8 rue Descartes, section du Chardonnet, Tours »).

Célibataire, Vincent Louis Dutens décède à Londres le 23 mai 1812 en son domicile de Mount Street. Il est enterré à Bayswater (cimetière de Saint-Georges, square Hanover, Londres).

Membre de la Société royale des Sciences de Londres et de l'Académie des Sciences de Turin, Vincent Louis Dutens a écrit une vingtaine d'ouvrages : recueils de poésie (Caprices poétiques, 1750 ; Poésies diverses, 1767), du théâtre (Ulysse, tragédie ; L'Amour à la mode, comédie), ouvrages de philosophie, d'histoire (Recherches sur l'origine des découvertes attribuées aux modernes, 1766-1812), de numismatique, d'érudition (Des pierres précieuses et des pierres fines, 1783), de controverse religieuse (Moyens de réunion de toutes les églises chrétiennes, 1781), récites de voyages et de souvenirs (Mémoires d'un voyageur qui se repose, 1806 ; Correspondance interceptée, 1788 ; L'Ami des étrangers qui voyagent en Angleterre, en 1787, réédité en 1792 sous le titre Guide moral, physique et politique des étrangers qui voyagent en Angleterre). Vincent Louis Dutens a entrepris la première édition des oeuvres complètes de Leibniz en 1768.

 

Rédaction  : Georges-François Pottier, Archives départementales, septembre 2012.

D'après les recherches d'Idelette Ardouin, Les Dutens de Touraine et du haut Poitou (1664-1917), collection Centre généalogique de Touraine, 2e édition, 1986,
et l'ouvrage de Joseph W. Lorimer The life and works of Louis Dutens, thèse de doctorat de philosophie, Londres, juin 1952.

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