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les caravanes scolaires d'INDRE-ET-loire
L'oeuvre oubliée d'Adrien DESLONDAINS (1867-1912).
 

Lorsqu'un chercheur un peu curieux consulte sur des sites internet appropriés les différentes cartes postales sur le département de l'Indre-et-Loire, il est vite intrigué par une série nommée « caravane scolaire » et référencée dans les communes de Cheillé et de Pont-de-Ruan. Ces cartes postales (une dizaine pour Pont-de-Ruan, une vingtaine pour Cheillé) donnent à voir des groupes d'enfants, garçons et filles, le plus souvent en uniforme, se promenant, jouant ou déjeunant dans un vaste réfectoire.

 

   Les Archives départementales d'Indre-et-Loire possèdent, dans le fonds des documents figurés 10 Fi, une carte postale de la commune de Cheillé intitulée « Caravane scolaire d'Indre-et-Loire. La Ploquinière, une ronde dans la forêt » (10 Fi 067/8) et trois cartes postales pour celle de Pont-de-Ruan intitulées « Manoir d'Enfer. Caravane scolaire. Dans le parc » (10 Fi 186/7), « Manoir d'Enfer. Caravane scolaire. Départ pour la promenade » (10 Fi 186/8) et « Manoir d'Enfer. Caravane scolaire. Retour de la promenade » (10 Fi 186/9).

 

Départ pour la promenade. [ADIL, 10Fi186/8]

 

   Mais en dehors de ces documents figurés, on ne trouve nulle part d'informations sur ces Caravanes scolaires d'Indre-et-Loire. Que sont-elles ? Centres pénitentiaires pour enfants ? Pensionnats ? Garderies scolaires ? Centres aérés ? Colonies de vacances ? Ces Caravanes scolaires sont en fait l'oeuvre d'un homme, Adrien Deslondains, qui, au début du XXème siècle, s'est donné pour mission de faire profiter du grand air vivifiant de la campagne pendant les mois d'été les enfants défavorisés de la ville de Tours.

 

Deslondains, instituteur à Tours

  

   Né le 7 juin 1867 à Villebois-Lavalette (Charente), Adrien est déclaré à sa naissance « fils de Marie Deslondains et de père inconnu ».

   Après ses études, il est nommé instituteur stagiaire à l'école communale de Langeais, puis, en 1887, instituteur à l'école laïque Gambetta, rue Clocheville à Tours. Le 6 décembre 1890, il se marie à Tours avec Marie Louise Blanche Augusta Moreau née le 17 avril 1869 à La Rochelle, fille d'Eugène Stéphane Moreau, ingénieur civil et de Marie Louise Uny. Cette même année 1890, sa mère épouse un certain Auguste Reveillaud.

Le 19 novembre 1891, le jeune couple Deslondains a un enfant, Raoul Pierre, décédé en bas âge le 29 mars 1893. Les Deslondains habitent alors 73 rue de la Californie. Le malheur frappe Adrien en quelques années : après son fils, sa femme meurt le 16 mai 1895 à Tours, à l'âge de 26 ans.

   Après ces deuils dans son foyer, il se consacre entièrement aux problèmes de l'enfance. Il passe toute sa carrière d'instituteur laïque à Tours, résidant jusqu'en 1909 rue Giraudeau, puis 240 rue Victor Hugo. Il est membre de nombreuses oeuvres post-scolaires, propagateur des patronages laïques - il dirige personnellement le patronage laïque du boulevard Thiers - et des Caravanes scolaires.

 

       De nouvelles théories pédagogiques

 

   Les pratiques sportives de plein air pour la jeunesse ont le vent en poupe à partir des années 1870. A cette époque, le mouvement des sorties scolaires et des colonies de vacances se développe en France afin de favoriser le développement physique mais aussi moral des enfants des villes. La société du Club alpin organise des Caravanes scolaires, excursions par petits groupes d'écoliers en vacances sous la conduite d'un chef. Par la circulaire du 22 juin 1876, William Waddington, ministre de l'Instruction publique (1876-1877), futur président du Conseil, membre du Club alpin, recommande la mise en place des Caravanes scolaires. Son successeur au ministère, Bardoux, y est également favorable.

 

   Dès 1878, un précurseur, l'abbé Barral, met en place les premières sorties à la campagne pour enfants. Il publie son expérience dans un fascicule : La première caravane scolaire d'Arcueil, récit de voyage de la caravane scolaire de l'école Albert-le-Grand pendant l'été 1878. De 1879 à 1896, Ferdinand Buisson, directeur de l'Enseignement primaire, encourage les Caravanes scolaires. Le 30 mars 1885, au grand amphithéâtre de la Sorbonne, une conférence sur les Caravanes scolaires a lieu devant les membres du Congrès pédagogique.

 

   En 1899, L'annuaire du club alpin français consacre de nombreux articles aux expériences de Caravanes scolaires. Cette même année, « l'oeuvre des Saines vacances scolaires » est fondée par De Lassuchette, directeur du centre ouvrier de Vaugirard. Jean Roucaute publie en 1903 un ouvrage intitulé Journal d'une caravane scolaire. Deux semaines en Auvergne. « L'oeuvre des Saines Vacances Lyonnaises ou Caravane scolaire » est créée à Lyon en 1908. De leur propre initiative, des professeurs organisent des Caravanes scolaires patronnées par le Club alpin français. Les compagnies de chemins de fer accordent une réduction de 50% aux Caravanes scolaires composées de 9 écoliers et d'un maître. « Ces initiatives scolaires s'inscrivent dans deux principaux changements de paradigmes éducatifs. Tout d'abord, elles envisagent l'instruction de l'individu dans sa globalité, les excursions devant avoir des effets au niveau tant physique qu'intellectuel et moral. La deuxième rupture s'articule autour de la réhabilitation du rôle de la nature. Les caravanes scolaires sont, sur ce point, une manifestation caractéristique de la volonté de réforme et de la transformation des méthodes d'éducation. D'une nature niée, dévalorisée, sinon hostile depuis le Moyen Age au profit des « humanités », on passe à une nature instructive qui aide non seulement à la découverte des choses, au côté de l'étude des idées, mais qui permet aussi d'expier les fatigues et tensions nerveuses de la société industrielle. La montagne et le grand air relèvent le défi de fortifier les corps en enrichissant l'intelligence et en élevant l'âme » (Pierre-Alban Lebecq, Sports, éducation physique et mouvements affinitaires au XXème siècle, L'Harmattan, 2004).

Influencé par ces nouvelles théories pédagogiques, Adrien Deslondains crée officiellement en 1904-1905 l'oeuvre et la société des Caravanes et colonies scolaires d'Indre-et-Loire pour soustraire plus particulièrement du fléau de la tuberculose les enfants des quartiers défavorisés. Dans son combat, il est aidé de nombreuses personnalités laïques et engagés politiquement, comme Gombard, président du Comité radical qui prit sa succession comme administrateur de la Société des Caravanes scolaires. L'avocat, franc-maçon, libre-penseur, député radical socialiste d'Indre-et-Loire (1906-1919), sénateur (1920-1940) et ministre René Besnard, fondateur des Jeunesses laïques d'Indre-et-Loire, en sera un président efficace et actif, tout comme Ferdinand Morin, conseiller municipal, maire de Tours (1925-1942), député SFIO (1914-1940) qui en occupera le poste de vice-président. De nombreux conseillers municipaux de Tours seront administrateurs de l'oeuvre des Caravanes scolaires.

   En cette période le lutte anti-cléricale, Adrien Deslondains est encouragé et soutenu dans son action par tous les personnalités laïques et socialistes. Proche de la franc-maçonnerie, il est d'ailleurs membre de la fédération des groupes socialistes d'Indre-et-Loire, de la Libre Pensée, du Cercle tourangeau de la Ligue de l'enseignement, du conseil d'administration des sociétés « les Patronages laïques de Tours », du Cercle tourangeau de la Ligue de l'enseignement, de la Société des Cérémonies civiles de Touraine.

 

L'oeuvre d'Adrien Deslondains

 

   Le quotidien La Dépêche du Centre, daté du 10/8/1927, rend compte de la fête des Caravanes scolaires à la Ploquinière à Cheillé : « tous les tourangeaux connaissent cette belle oeuvre fondée il y a quelques vingt ans par un homme de grand coeur, Deslondains qui s'y consacra jusqu'à sa mort. Grâce à son initiative tous les ans, 120 à 150 enfants de dix à treize ans s'en vont vivifier leurs poumons et faire des réserves d'oxygène pour affronter avec plus de résistance la rentrée des classes ».

   Mais que de difficultés ces Caravanes scolaires rencontrèrent au début de leur création ! La première Caravane scolaire composée de seulement 25 enfants s'installe à l'été 1904 à Pont-de-Ruan provisoirement dans une salle de bal. L'année suivante, la Caravane scolaire prend ses quartiers d'été dans des lieux plus appropriés, au manoir d'Enfer, dans la même commune et reçoit une centaine d'enfants. La riche propriétaire du manoir d'Enfer, commune de Pont-de-Ruan, Honorine Rosalie Petit, veuve de Martin Genet (décédé à Pont-de-Ruan en 1885), est sensible au combat de Deslondains et ouvre grand son grand domaine les mois d'été et met à sa disposition les bâtiments de maître et les dépendances, vastes communs, remises et bâtiments d'exploitation. Le couple Petit-Genet s'est marié à Saint-Petersbourg le 28 avril 1855 (leurs deux filles sont d'ailleurs nées à Saint-Pétersbourg en 1858 et 1860) et a acquis le manoir d'Enfer en 1869. Vendue en août 1917 à un propriétaire industriel, Maurice Auguste Charles, le domaine d'Enfer a aujourd'hui changé de nom et actuellement il est référencé sous le nom « les Aubuis » dans les documents cadastraux.

 

   Une section de la Caravane scolaire s'organise à la Haute-Barbe, commune de Beaumont-la-Ronce. Enfin, la Caravane scolaire s'installe définitivement à la Ploquinière, commune de Cheillé dans une propriété appartenant à l'oeuvre, acquise grâce à des généreux donateurs puis léguée au département d'Indre-et-Loire. La Ploquinière est actuellement un hôtel-restaurant de haute gamme, louant les vastes salles pour de grandes réceptions.

 

 

Caravane scolaire.La Ploquinière [ADIL,10Fi67/8]

 

  

   Longtemps après la mort d'Adrien Deslondains survenue en 1912, l'oeuvre des Caravanes scolaires continue son activité jusque dans les années 1930. Des hommages annuels sont rendus à Deslondains en présence des plus hautes personnalités tourangelles. Les cortèges partent de la place Jean-Jaurès, devant la mairie de Tours, empruntent la rue Nationale et se rendent solennellement avec la musique municipale au cimetière La Salle. Ainsi, la Dépêche du Centre du 4 octobre 1930 rend compte de l'hommage à Deslondains. « ce nom - qui ne dit rien aux jeunes générations - est celui d'un modeste instituteur tourangeau qui se préoccupa d'assurer un séjour à la campagne aux enfants des familles peu fortunés. Les dangers physiques et moraux résultant pour les bambins des flâneries dans les rues, dans les logements insalubres durant les deux mois de vacances, n'avaient pas échappé à cet homme de bien. Il résolut de fonder en Touraine la première colonie de vacances [...]. Lors des vacances de 1904, vingt-cinq enfants furent emmenés à Pont-de-Ruan. On les logea comme on put dans une salle de bal. L'année suivante, la Société des caravanes scolaires d'Indre-et-Loire était constituée [...]. Elle a prospéré et possède à Cheillé une magnifique propriété de 38 hectares, la Ploquinière qui fut léguée au département. Cette année les Caravanes scolaires ont reçu trois cents enfants ».

 

   Le journal, La Dépêche du Centre, dans son édition du 25 septembre 1931 et dans celle du 2 octobre 1933, revient longuement sur les hommages rendus à Deslondains : « Tours commémorait hier le souvenir d'un homme de bien, dans toute l'acceptation du terme, Adrien Deslondains, bienfaiteur de l'enfance tourangelle [...]. Au cimetière La Salle, sur la modeste tombe [sont réunis] la musique municipale, les enfants du préventorium de Beau-Site et des orphelinats municipaux, le Patronage de La Fuye, les caravanes scolaires, le Patronage La Riche-Lamartine, la musique de La Fuye, le Patronage Paul-Bert, le Patronage Beaujardin, le Patronage Thiers et les différentes organisations laïques et républicaines, M. Morin, maire de Tours entouré de la majeure partie du Conseil municipal [...], le Conseil d'administration du préventorium d'Indre-et-Loire [...], les membres de La Libre-Pensée [...], la majeure partie du syndicat des instituteurs [...], le représentant du Comité radical [...], la Ligue des droits de l'Homme.

   Un garçonnet, du patronage laïque de La Fuye, se faisant l'interprète de la jeunesse populaire et laborieuse tourangelle, adresse au nom de tous ses petits camarades, un souvenir ému et reconnaissant à celui qui consacra toutes ses énergies, tant à l'amélioration du sort matériel, qu'au progrès moral et intellectuel de l'enfance. M. le maire [...] rappelle la vie d'Adrien Deslondains faite d'abnégation et de dévouement aux petits, le zèle qu'il mit à apporter dans les quartiers déshérites de la ville la bonne parole et les secours matériels, sa croisade contre les taudis, la misère et les maladies [...]. Passant à l'oeuvre du grand philanthrope, il rappelle les difficultés que rencontra l'oeuvre des vacances et des colonies de vacances à son début, les efforts tenaces de Deslondains et de ses amis, la progression croissante du nombre d'enfants secourus ».

 

 

Retour de la promenade.  [ADIL, 10Fi186/9]

 

           Un décès prématuré

 

    Veuf, officier d'académie, Adrien Deslondains réside 240 rue Victor Hugo. Malade, il est admis à l'hôpital général de Tours le 1er octobre 1912. Une urémie est diagnostiquée (ADIL, Hdep4Q1), les fonctions rénales sont compromises. Il décède le jeudi 14 novembre 1912 à l'hôpital de Tours à l'âge de 45 ans. Le journal républicain radical L'Union libérale du vendredi 15 novembre publie des avis d'obsèques de la Société des Caravanes scolaires d'Indre-et-Loire, des Patronages laïques de la ville de Tours, de la Libre Pensée et de la Fédération socialiste : « La commission administrative de la Fédération socialiste d'Indre-et-Loire a le regret d'informer les membres du parti du décès du citoyen Deslondains, instituteur, membre de la section de Tours, directeur de la Caravane scolaire. Elle invite tous les camarades du parti à se joindre à elle pour accompagner à sa dernière demeure le bon et dévoué militant qui disparaît aujourd'hui, entouré de la sympathie de tous ceux qui le connaissent. Les obsèques civiles auront lieu vendredi ».

   Le quotidien radical et laïque La Dépêche du Centre, dans son édition du 15 novembre, publie un communiqué de la Libre Pensée : « la section de Tours de la Libre Pensée d'Indre-et-Loire a la douleur de porter à la connaissance des libres penseurs la mort du citoyen Deslondains ».

   Aux obsèques civiles assistent, entre autres personnalités, le secrétaire de la fédération des groupes socialistes d'Indre-et-Loire, le délégué du Cercle tourangeau de la Ligue de l'enseignement, l'inspecteur primaire, l'inspecteur d'Académie, le conseiller municipal Ferdinand Morin qui représente René Besnard député radical socialiste, les adjoints municipaux de Tours, le député Émile Faure, des conseillers généraux, des conseillers d'arrondissement, le secrétaire de la Société des patronages laïques, les responsables des Caravanes scolaires, les responsables de la Libre Pensée. La Dépêche du Centre du 16 novembre rend compte des obsèques civiles : « La foule émue et recueillie défile lentement devant le cercueil de cet homme de coeur qui, pendant toute son existence, eut pour devise ces trois vertus : abnégation, bonté et dévouement ». Les journaux conservateurs et cléricaux qui combattent sans répit les radicaux-socialistes, La Touraine républicaine et Le Journal d'Indre-et-Loire, ne consacrent aucune notice nécrologique à Adrien Deslondains. Ne négligeant aucune manifestation propre à affirmer la force du sentiment religieux, Le Journal d'Indre-et-Loire consacre même, ce 15 novembre 1912, une importante notice nécrologique au décès d'un « ébéniste de talent », bienfaiteur de l'asile religieux Gatien de Clocheville !

   En sa mémoire, par délibération municipale de la ville de Tours du 30 janvier 1913, un nom de rue lui est attribué : « en donnant son nom à une de nos voies publiques, nous honorerons non seulement la mémoire de l'homme admirable qui sacrifia sa vie entière à la santé des petits et des humbles, mais aussi celle de l'homme qui, au milieu des plus grandes souffrances, se montra héroïque en accomplissant ce qu'il considérait comme son devoir ». Cette rue Deslondains se situe entre les rues Léon Boyer et Général Chanzy.

 

   En 1927, la ville de Tours accorde une concession perpétuelle pour la tombe de Deslondains au cimetière La Salle (la Dépêche du Centre du 13 septembre 1927). Dans son rapport préliminaire du 12 juillet 1926, le conseil municipal écrit « qu'il fut un parfait éducateur du peuple, plein de douceur et de sollicitude, d'une haute conscience professionnelle, observant la plus stricte discipline par le seul ascendant de sa bonté. Il ne se contentait pas d'instruire et de former des élèves, il les suivait dans la vie et demeurait pour eux le plus sûr et le plus accueillant des guides [...]. Il est mort pauvre, mais plein d'honneur ! ».

 

                     Georges-François Pottier, Archives départementales d'Indre-et-Loire

 

 


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