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  • L'Europe vue par un étudiant en 1845
 
Comme l'illustre le fameux proverbe «  les voyages forment la jeunesse », le voyage peut avoir un but éducatif. C'est ainsi qu'en avril 1845, le jeune Charles de Biencourt, âgé de 19 ans, son diplôme de bachelier en poche, entreprend en compagnie de son précepteur un long voyage de formation en Europe du Nord.

Charles-Marie de Biencourt (1826-1914) est le fils d'Armand-Marie de Biencourt et d'Anne-Marie de Montmorency, propriétaires du château d'Azay-le-Rideau depuis l'acquisition de ce dernier par la famille de Biencourt en 1791. Les archives de la famille de Biencourt ont été acquises par les Archives départementales d'Indre-et-Loire en 2006, et sont conservées sous la cote 152 J. Dans ce fonds très riche se trouve un ensemble particulièrement intéressant : le journal de voyage tenu par Charles de Biencourt lui-même, et la correspondance qu'il adressa à ses parents lors de son périple, qui le mena de Paris, en avril 1845, au Cap Nord, en juillet 1846.
 
Les premiers mois, en avril et mai 1845, il va visiter la Belgique, la Hollande et l'actuelle Allemagne. Chaque jour, sur des feuillets rassemblées en cahier, il relate d'une écriture appliquée le compte-rendu de ses visites, nous livrant ses impressions de voyage.

"Parti de Paris le 10 avril 1845 à 11h du matin, la diligence me dépose le lendemain matin à 9h à la frontière de Belgique. De la frontière un chemin de fer nous mena doucement à Mons. Mons était la 1ère ville de Belgique où nous nous arrêtions, aussi nous nous empressâmes de la parcourir dans tous les sens. C'est une ville propre mais triste. Ayant tout visité en quelques heures, j'en repars dans la journée pour Namur."

 

Hôtel de ville de Bruxelles. Guide de voyage. 1841

L'hôtel de ville de Bruxelles. Gravure extraite du Guide du voyageur en Belgique. 1841

Bibliothèque municipale de Saint-Pierre-des-Corps.

 

Namur. J'y arrivai à une heure fort convenable pour se coucher, quand on est en voyage, c'est-à-dire 9 heures du soir. Je passais une journée entière à Namur le samedi 12 avril. La citadelle est magnifique. Un établissement aussi bien curieux, c'est le pénitencier de femmes, cette maison contient 500 femmes, la permission très difficile de visiter cet établissement nous a cependant été accordée, l'ordre et la propreté la plus minutieuse et le silence le plus absolu règnent dans cet immense établissement dirigé par des soeurs, l'une nous fit goûter la soupe qui se faisait dans une marmite égale au moins à celle des invalides de Paris.
 
Le lendemain matin 13 avril, je partis de Namur à 6 heures du matin par le bateau à vapeur de Liège et descendis la Meuse.
Après la visite d'un atelier de constructions de locomotives où travaillent 3000 ouvriers, j'arrivais à Liège, le mardi 15 avril. Il n'y a guère à voir que quelques églises et pas une seule a échappé à notre investigation. Le soir j'allais au théâtre royal, on donnait Le mari à la campagne et un opéra comique La fille du régiment. La troupe n'était pas trop mauvaise. Nous mîmes nos bagages au chemin de fer de Bruxelles, puis nous partîmes avec un simple sac de nuit le 17 avril de grand matin pour Maastricht en descendant la Meuse.

A Maastricht, on ressent l'influence de la Prusse qui s'exerce sur ces belles provinces rhénanes. Ici la plupart des habitants parlent un idiome guttural appelé allemand, j'étais décidé à parler français pour plusieurs raisons, la première et la meilleure, c'est que je ne savais pas l'allemand mais on trouve heureusement des personnes qui vous comprennent et qui même vous disent plus de bien de la France que de la Prusse. Nous ne passâmes que quelques heures à Maastricht, c'est une ville fortifiée et qui n'offre rien de remarquable.

Nous arrivâmes le 17 avril dans la journée à Aix-la-Chapelle, pleins de l'idée de Charlemagne. Nous sommes heureux de loger à l'hôtel de ce nom. Aix est une belle ville neuve, bien bâtie et qui paraît assez gaie, elle a plutôt l'air d'un agréable séjour de baigneurs que de l'ancienne capitale de Charlemagne. On ne retrouve de souvenirs du grand empereur d'Occident qu'à l'hôtel de ville construit sur son ancien palais et qu'à la cathédrale.


Le 20 avril, nous prîmes le chemin de fer de Bruxelles, nous eûmes le temps pendant le trajet de pester après la lenteur belge qui se rencontre partout : chemin de fer, hommes, voiture, tout va lentement. Les belges ont l'air d'avoir toujours trop de temps. Nous arrivâmes enfin à Louvain après nous être arrêtés des demi-heures entières à des stations et après avoir fait une demi-lieue à pied à cause d'un récent éboulement d'un tunnel.
Louvain renferme une des merveilles de l'architecture gothique qu'est son hôtel de ville, c'est un édifice assez petit, très haut et travaillé avec une richesse extrême, surmonté d'une infinité de clochetons que l'on aperçoit de loin avant d'entrer dans la ville. Un riche habitant a fondé une galerie que je visitai et qui renferme de nombreux tableaux de l'école flamande : Rubens, Teniers, Van Dyck, Rembrandt.


Nous arrivâmes le 20 avril dans la soirée à Bruxelles. Rien qu'à l'arrivée, on reconnaît que c'est une capitale et une ville de mouvement. Nous allâmes tout de suite au spectacle.

 

Le théâtre de Bruxelles. Guide du voyageur. 1841.

Le théâtre de Bruxelles. Gravure extraite du Guide du voyageur en Belgique. 1841

Bibliothèque municipale de Saint-Pierre-des-Corps.

 

La journée magnifique qui nous réveilla le lendemain matin 21 avril nous engagea à porter nos pas loin de la ville. J'en suis fâché pour mon pays mais je dois le dire Bruxelles a une grande supériorité sur l'article fiacre : une bonne calèche à deux chevaux nous mena à Waterloo. Nous partîmes avec une carte et un guide pour visiter le champ de bataille. Tout le long de la route, nous étions assaillis par des hommes qui voulaient nous faire acheter des boutons de la garde, des balles françaises, et des débris d'armes recueillis dans la terre. Nous vîmes avec notre guide parfaitement la position des deux armées, nous vîmes l'endroit par lequel Blücher arriva tellement à propos pour les Anglais. Nous montâmes enfin sur un monticule où est placé un lion gigantesque pour perpétuer le souvenir de cette bataille du 20 juin 1815.

 

 

De retour à Bruxelles, nous nous mîmes à errer dans la ville pour en avoir une vue d'ensemble. La place des Martyrs joue le rôle de la place de la Bastille. Au milieu de cette place s'élève un beau monument pour immortaliser les victimes du patriotisme. Du reste les Belges pour rappeler la conquête de leur indépendance ont planté des arbres au milieu de quelques unes de leurs places publiques et rien ne fait un drôle d'effet que ces arbres isolés qui ont l'air de surgir avec peine du sol pavé, j'ai bien peur que ces arbres ne meurent au bout de peu de temps. Bruxelles dans cette promenade m'a fait l'effet d'être une ville propre, bien bâtie et où l'on ne trouve pas ces quartiers sales et populeux, ces rues étroites, et sombres qui dans toutes les grandes villes font un contraste frappant avec les quartiers riches et opulents.

 

 

Récit du séjour à Bruxelles. 20 avril 1845 (vignette).
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Le lendemain 22 avril, nous commençâmes nos courses dans la ville à l'aide d'un guide. Nous visitâmes d'abord la principale église : la cathédrale Sainte-Gudule, puis  l'église des Sablons.


En nous rendant d'une église à l'autre, nous passâmes devant une singulière et assez ridicule petite fontaine appelée le Menkenpisse. Il paraît que ce petit bonhomme représenté dans l'exercice de ses fonctions animales est regardé comme un fétiche par la ville et tous les ans, à je ne sais quelle procession, on lui donne la bénédiction du Saint-Sacrement.

De là, je visitai le musée, puis un cabinet d'armures. Le soir nous allâmes à l'Opéra.


Nous partîmes le 25 avril pour Gand, mais nous nous arrêtâmes quelques heures à Malines.

Malines était autrefois une des villes les plus commerçantes du pays, elle faisait en quantité du drap, de la toile, du cuivre doré, de l'orfèvrerie. Il ne lui reste maintenant que son commerce de dentelles et qui encore est bien diminué. Quelques heures suffisent pour voir cette ville où il n'y a de curieux que quelques églises propres et riches comme presque toutes celles de Belgique.

 

Eglise Saint-Rombault à Malines. Guide du voyageur. 1841

L'église Saint-Rombault à Malines. Gravure extraite du Guide du voyageur en Belgique. 1841

Bibliothèque municipale de Saint-Pierre-des-Corps.

 

Nous reprîmes le chemin de fer qui nous arrêta au bout de quelques heures à Gand.
Pendant ce court trajet, la langue avait changé et les habitants parlaient le véritable flamand. L'aspect de Gand diffère totalement des autres villes de Belgique, on semble être transporté tout d'un coup dans une ville espagnole à cause des vielles maisons à pignons et dans une ville de Hollande à cause des nombreux canaux qui sillonnent la ville et la divisent en 26 îles.
La cathédrale Saint-Bavon est encore belle et riche malgré ce que les guerres civiles lui ont fait souffrir. Elle renferme de beaux tableaux, entre autres de Van Eyck : l'inventeur de la peinture à l'huile. Ce tableau qui contient beaucoup de personnages est remarquable par sa fraîcheur vraiment étonnante, on dirait qu'il est peint d'hier.

De Gand, le chemin de fer nous mena en deux heures à Bruges, où nous arrivâmes le 26 avril dans la soirée. Dans cette vieille ville, si riche et si importante autrefois, toutes les maisons presque sont curieuses par leurs ornements gothiques. Les rues sont propres et coupées, comme à Gand, d'un infinité de ponts et longeant de nombreux canaux. A notre arrivée, le temps étant clair, nous nous mîmes immédiatement à nous promener dans les rues.

Il était 9 heures du soir et cette promenade aurait pu devenir bien agréable, si nous ne nous étions trouvés dans l'impossibilité de savoir quel chemin prendre pour regagner notre hôtel et personne dans les rues, passé huit heures, sans un aimable sergent de ville du pays, qui heureusement baragouinait le français, je ne sais comment nous nous en serions tirés. Revenus dans notre hôtel, il nous a été impossible de dormir, même si nous avions, moi du moins, un sommeil de plomb, à cause des nombreux carillons. Tous les quart d'heures, on entend 8 à 10 carillons, dont un de 48 cloches, c'est celui du beffroi.

 

Tour du beffroi à Bruges. Guide du voyageur. 1841.

La tour du beffroi de Bruges. Gravure extraite du Guide du voyageur en Belgique. 1841

Bibliothèque municipale de Saint-Pierre-des-Corps.

 

Nous arrivâmes à Ostende, le 27 avril au soir.
Il y avait longtemps que je n'avais pas vu la mer et je me faisais un plaisir de la revoir dans ce que je croyais être un beau port, mais je fus étrangement trompé dans mon attente. Ostende y est un mauvais petit port et la mer n'y est pas belle du tout. Ce sont de grandes plages de sable et de misérables dunes de sable bien peu élevées, aussi après nous être promenées quelques heures sur le bord de la mer du Nord, nous reprîmes avec plaisir le chemin de fer qui devait nous mener à Anvers. Nous repassâmes par Gand, Bruges et Malines et après une longue route, nous arrivâmes le soir à Anvers le 28 avril à 8 heures du soir.

A Anvers je retrouvai avec plaisir ma cousine et deux cousins. M. de Shilde nous donna son hôtel comme auberge et je passai là quelques jours très agréablement. Anvers est une ville plutôt hollandaise que belge, la séparation de ces deux petits royaumes fit du mal à Anvers.
Ma première course le lendemain de mon arrivée fut la cathédrale. Cette magnifique église est la plus grande du monde après Saint-Pierre de Rome, Saint-Paul de Londres et Sainte-Sophie de Constantinople. C'est dans cette église que se trouve le chef d'oeuvre de Rubens : le magnifique tableau de la Descente de Croix, connu de tout le monde , mais les copies n'en donnent qu'en faible idée et je suis heureux d'avoir vu l'original. Peut-être que dans quelques années, l'on ne verra plus ce chef d'oeuvre car ce tableau peint sur bois est paraît-il prêt à tomber en poussière.

 

La cathédrale à Anvers. Guide du voyageur. 1841.

La cathédrale d'Anvers. Gravure extraite du Guide du voyageur en Belgique. 1841

Bibliothèque municipale de Saint-Pierre-des-Corps.

 

Je m'embarquai le 30 avril à 4h du matin d'Anvers pour Rotterdam. J'entrai maintenant dans un nouveau royaume. En quittant Anvers, j'ai terminé la Belgique. Depuis quelques jours cependant il me semblait que je n'y étais plus. Du moment où je suis entré en Flandre, il m'a semblé que je quittai la Belgique. Tant que je n'étais qu'à Namur, Liège et Bruxelles, je me croyais en France, tout va changer en Hollande, ce n'est pas seulement une autre langue, c'est une autre religion, ce sont d'autres moeurs, c'est toujours un petit royaume, mais quelque petit qu'il soit, il est cependant plus considérable que la Belgique. Quand on sort d'un grand pays, cela fait de la peine de voir tout en petit, petit pays, petite royauté, petit palais, petites chambres et cela fait bien plus de peine dans la Belgique qui nous a appartenu et qui est véritablement faite pour nous appartenir.
C'est une curieuse traversée que celle d'Anvers à Rotterdam. Dès que le bruit de l'embarquement eut cessé et que chacun eut pris place, je ne tardai pas à m'endormir au bruit régulier et monotone de la vapeur qui s'échappe et des roues qui battent l'eau. je me réveillai 3 ou 4 h après et fus étonné de voir tout un autre pays devant moi. L'Escaut s'était prodigieusement élargi. Les seules élévations que l'on voit et au dessus desquelles l'on distingue de temps en temps des toits sont des digues, sans lesquelles tout le pays dont le niveau est en dessous de la mer seraient submergées."

 

Après avoir visité Rotterdam, Delft, la Haye, Leyde et Harlem, Charles de Biencourt arrive à Amsterdam le 8 mai .


"Amsterdam sous Napoléon était comme la troisième ville de l'Empire, après Paris et Bonn. Dans le fait , c'est une des villes les plus peuplées d'Europe avec 228 000 habitants et c'est un des plus grands ports marchands qui existe. Elle s'étend au bord du Zuidersee dans un enfoncement peu large, mais très profond. Comme beaucoup de villes, elle est au dessous du niveau de la mer et protégée par de hautes et belles digues, elle est coupée dans tous les sens par de larges et beaux canaux et ressemble en très grand à Rotterdam. Les bassins sont plus vastes et remplis de gros navires marchands, on voit aussi des vaisseaux de guerre, mais point armés, on les fait dans les chantiers de cette ville, que je visitais. J'aurais trouvé ce chantier magnifique si je n'avais vu auparavant le port militaire de Portsmouth....

Du reste d'après ce que nous avons entendu dire , la vie ici est horriblement triste. Les Hollandais, bonnes gens du reste, ont horreur de s'amuser et de dépenser de l'argent à ce vil emploi. Leur plus grand plaisir est d'amasser...


Sardaam est une petite ville de 11 000 âmes qui fut aussi inondée en 1828. Elle est traversée en tous sens de petits canaux , qui sont coupés par 550 ponts , c'est une petite ville qui repose gracieusement sur l'eau et quand on la voit de loin, a l'air d'y plonger. Sardaam est ce que j'ai vu de plus joli en Hollande. Revenu de cette excursion et n'ayant plus rien à voir à Amsterdam, nous en partîmes le lendemain matin 10 mai par le chemin de fer qui nous arrêta à Utrecht au bout d'une heure et demi de marche.


Utrecht. La première chose que nous demandâmes en arrivant, ce fut de voir une fabrique de ce velours célèbre dans toute l'Europe mais quel ne fut pas notre désappointement en apprenant que depuis longtemps le velours d'Utrecht se fabriquait à Paris. Nous allâmes donc voir les cabinets d'histoire naturelle et d'anatomie comparée appartenant à l'université. Après une promenade de la ville sous une pluie battante, nous prîmes à 11h du soir la voiture qui nous amena à Arnhem à 7 h du matin, le dimanche11 mai. Après la messe et avoir promené notre ennui pendant quelques heures dans les rues de la ville, nous la quittâmes à 5h du soir pour prendre la diligence qui nous mena en 1h et demi à Nimègue, notre dernière halte en Hollande.

Nimègue est bâtie sur un coteau au bord du Rhin, cette ville qui est assez bien fortifiée ne renferme aucune curiosité. Nous en partîmes le soir par la malle-poste prussienne. Je dois l'avouer, je quittais la Hollande avec un certain plaisir. Ce plat pays, ces villes qui se ressemblent, ces canaux que l'on rencontre à chaque pas finissent par devenir monotones, les premiers jours, j'avais été charmé de cet aspect mais décidément cela doit être un pays ennuyeux à habiter. Autant que j'ai pu le remarquer, la vie des habitants est aussi monotone que leurs pays , ils font des affaires et voilà tout. Ils ne savent pas ce que c'est de s'amuser. Le beau moment de la Hollande doit être celui où canaux, rivières, lacs et marais sont glacés et où les fraîches hollandaises, dont la démarche est un peu lourde sur terre, patinent gracieusement dans tous les sens".


Outre les descriptions des sites visités et les impressions sur les mentalités des personnes rencontrées, ce récit nous renseigne sur les conditions de voyage au milieu du XIXe siècle. Les différents moyens de transport : diligence, chemin de fer, bateau et les hébergements dans les différents hôtels, à l'image de celui représenté sur cette gravure à Anvers, où l'on devine au premier plan, la diligence chargée de voyageurs.

 

Une auberge à Anvers. Guide du voyageur. 1841.

Une auberge à Anvers. Gravure extraite du Guide du voyageur en Belgique. 1841

Bibliothèque municipale de Saint-Pierre-des-Corps.

 

Les informations données par le récit de voyage écrit par Charles de Biencourt sont complétées par de nombreuses lettres adressées par le précepteur aux parents du jeune étudiant. Celui-ci rend compte du comportement de leur fils, lors des premiers jours de voyage.

 

"  Liège. 15 avril 1845.

Monsieur le comte,

Nous quittons Liège demain matin à six heures du soir, un jour nous a suffi pour tout voir dans cette ville où il s'est passé tant de choses et où il ne reste plus rien qui ne le rappelle.
Les informations que nous avons prises sur les difficultés de remonter la Meuse du Rhin à Maestricht ont porté quelques légères modifications à notre itinéraire. Nous allons à Maestricht et de là à Aix la Chapelle, où nous comptons arriver demain dans la soirée , ensuite nous n'aurons besoin que d'une journée pour arriver de cette dernière ville à Bruxelles en nous arrêtant trois heures à Louvain. Nous gagnons à ce changement d'éviter de grandes difficultés pour remonter la Meuse, beaucoup de frais et une perte de temps considérable , nous visitons sans nous déranger les beaux travaux du chemin de fer de Liège à Aix la Chapelle , et une fois arrivés sur la ligne du Rhin, nous n'aurons plus à nous en détourner que pour l'excursion de Manheim, Heidelberg, Carlsruhe et et de Bade. D'après ce nouvel arrangement, nous ne serons à Bruxelles que vers le dix neuf, nous mènerons rapidement nos explorations et nous quitterons la Belgique pour ne plus y entrer.

Charles s'arrange parfaitement de tous les plans, il entre de bon coeur dans tout ce qui peut nous économiser du temps et de la dépense. Depuis notre départ, son bon vouloir et sa complaisance ne se sont pas démentis un seul instant, aussi je lui fais avec plaisir toutes les concessions qui n'offrent pas d'inconvénients, afin que lorsque je suis obligé d'insister, il voit dans ma persistance une raison plutôt qu'un système. Je trouve mon compte dans cette manière d'agir, plus je lui offre, moins il prend, en mettant sa complaisance avec sa générosité, il me donne toujours au-delà de ce que j'aurais osé attendre. En lui expliquant vos recommandations, j'ai soumis ma bourse à sa discrétion, il n'a rien voulu accepter et m'a même dit qu'il ne prévoyait pas avoir besoin d'argent pendant tout notre voyage.

Dimanche matin, avant d'arriver chez M. d'Outremont, je lui ai montré combien nous étions pressés, et j'ai ajouté que je m'en rapportais à lui pour régler notre départ, flatté de cette différence, il n'y a pas eu de supplication qu'ait pu l'y faire rester plus de vingt quatre heures. Il est pourtant un point sur lequel je n'ai pu obtenir le moindre succès. C'est sur sa paresse à prendre des notes pendant nos courses. Toutes les fois que je lui fais des observations , il me répond : je m'en souviendrai, et bien souvent en faisant ses rédactions, il laisserait passer bien des choses, si je ne lui donnais les remarques que j'ai moi-même écrites.

Du reste, je trouve son jugement excellent, ses appréciations justes, même quand elles portent sur le mauvais côté des choses , car je découvre de plus en plus en lui un penchant bien décidé  pour la critique, mais qui cède facilement aux objections qu'il croit justes. Si comme je l'espère, ses heureuses dispositions continuent, j'aurais moins de peine que je ne pensais tant pour sa conduite que pour les progrès. Souvent je suis frappé par la vérité de ses observations. En visitant les fortifications de Mons, je lui demandais ce qu'il pensait de cette place, vous connaissez la position de cette ville entièrement ramassée autour d'un mamelon qui ressort entièrement des lignes fortifiées . Sa première réponse fut d'abord qu'elle ne résisterait pas deux heures à un bombardement soutenu. Je lui observai que nos moeurs, que les droits de l'humanité s'opposaient maintenant à ce genre d'attaque.
En ce cas, me dit-il, il se voit de grandes difficultés pour s'en emparer, puisqu'au moyen des écluses pratiquées dans les fossés, les terres qui entourent la ville et qui se trouvent au dessous du niveau des eaux , peuvent être inondés à une grande distance  et présenter par là de grands obstacles aux assiégeants. Je trouvai dans ce jugement d'autant plus de mérite que pour le porter, il avait fallu saisir rapidement plusieurs données et en tirer une conclusion.

A Namur, nous avons visité le pénitencier des femmes et pendant deux heures qu'a duré notre visite, il n'a pas cessé un seul instant de faire des questions à la religieuse qui nous conduisait. Mais c'est surtout à Sering [actuellement Seraing, où furent installés au XIXe siècle des usines métallurgiques], dans l'établissement de M. Cockerill, que toute son attention s'est mise en jeu. Nous y sommes restés trois heures pendant lesquelles il n'a cessé de demander des explications à notre conducteur et de l'écouter avec un intérêt qui m'a surpris.

Maintenant , il s'occupe de ses rédactions. C'est le délassement de nos promenades et le passe temps de nos soirées. J'ignore si dans ces lettres, il vous donne quelques détails sur ce qu'il voit. Je ne lui ai fait aucune question à cet égard. C'est par vous et à son insu que je dois savoir quelle est la partie de ses lettres qui ne vous contente pas afin que je puisse insensiblement tourner son attention de ce côté.

Il ne me reste plus qu'à vous parler maintenant de la santé qui est très bonne. J'ai obtenu la réforme de quelques cigares que je fume moi-même pour lui prouver que je prêche plutôt en faveur de ses yeux que par haine pour les cigares. Sa complaisance pour moi est extrême. Son soin pour les affaires va jusqu'à coudre lui-même ses boutons de pantalon et vous ririez de bon coeur si vous pouviez voir l'adresse avec laquelle il s'en tire.

Je vous prie, M. le comte, de présenter mes respects à Madame la comtesse.

Votre dévoué

N. Viguie "

 

Ainsi s'achève pleine d'optimisme la 1ère lettre du précepteur marquant le début d'un long périple riche d'enseignements de toutes natures.

 

Texte rédigé par Anne Debal-Morche, conservatrice en chef du patrimoine aux Archives départementales d'Indre-et-Loire

 


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